J'entends souvent en séance :
« Il fait une crise dès qu’on lui demande d’arrêter. »
« Il est tout le temps sur son téléphone, on ne le voit plus. »
« Elle se couche avec et je sais qu’elle ne dort pas assez. »
« Il décroche à l’école mais dès qu’on lui parle de son téléphone, ça part en conflit. »
Et derrière les inquiétudes des parents, il y a souvent la même question : comment en est-on arrivé là ?
Les écrans font aujourd’hui partie de la vie de nos enfants. Télévision, tablette, console, smartphone, réseaux sociaux, vidéos, jeux… Ils peuvent permettre d’apprendre, de découvrir, de créer, de communiquer et de se divertir.
Mais apprendre à les utiliser demande un accompagnement.
Et cet apprentissage commence avec nous, les parents.
Un enfant n’apprend pas seul à gérer les écrans
C’est généralement nous qui mettons le premier écran entre les mains de notre enfant.
Puis, quelques années plus tard, nous pouvons nous retrouver démunis face à la place qu’il a prise.
« Il ne pense qu’à ça. »
« Elle ne veut plus rien faire avec nous. »
« Il devient infernal quand je coupe. »
Pourtant, un enfant ou un adolescent est encore en train de développer sa capacité à gérer ses impulsions, différer une envie, supporter la frustration et réguler son comportement.
Lui donner accès à un smartphone, une console ou une tablette implique donc aussi de lui apprendre progressivement à s’en servir.
Comme pour beaucoup d’autres apprentissages, le cadre vient d’abord du parent avant de pouvoir être progressivement intégré par l’enfant.
Les écrans sont conçus pour donner envie de rester
Jeux vidéo, vidéos courtes, notifications, récompenses, contenus qui s’enchaînent automatiquement…
De nombreux services numériques utilisent des mécanismes destinés à maintenir notre attention et à nous donner envie de continuer.
Et les adultes eux-mêmes peuvent avoir du mal à poser leur téléphone.
Alors demander à un enfant de 8 ans ou à un adolescent de 13 ans de savoir spontanément quand il devrait s’arrêter est souvent irréaliste.
Cela ne signifie pas qu’il faut supprimer tous les écrans.
Cela signifie que leur utilisation s’apprend.
« Il fait une crise quand je coupe l’écran »
Lorsque l’arrêt des écrans déclenche régulièrement colère, négociation, opposition ou crise, les parents peuvent finir par éviter le conflit.
« Encore dix minutes. »
Puis dix autres.
Et progressivement, l’enfant apprend aussi que la limite peut bouger lorsqu’il insiste suffisamment.
Le parent peut alors avoir l’impression d’avoir perdu toute autorité sur la situation.
C’est justement à ce moment-là qu’il est important de reprendre sa posture parentale.
Votre enfant peut être très déçu ou très en colère lorsque le temps d’écran se termine.
Vous pouvez accueillir cette émotion tout en maintenant la limite prévue.
« Je sais que tu aurais aimé continuer. C’est difficile de s’arrêter quand on passe un bon moment. Le temps d’écran est terminé pour aujourd’hui. »
L’émotion de l’enfant peut être accompagnée.
Le cadre, lui, reste posé par l’adulte.
Avec les adolescents, le cadre évolue mais reste nécessaire
À l’adolescence, le téléphone prend une place particulière.
Il permet de discuter avec les amis, écouter de la musique, regarder des vidéos, jouer, travailler, suivre ce qui se passe dans son groupe et parfois maintenir une véritable vie sociale.
L’objectif n’est donc pas de contrôler chaque minute.
Il s’agit progressivement d’apprendre à l’adolescent à prendre conscience de son utilisation et à développer sa propre capacité de régulation.
Mais autonomie ne signifie pas absence de cadre.
Un adolescent qui dort avec son téléphone et reste connecté une partie de la nuit peut avoir besoin que son parent intervienne, même s’il proteste.
Un adolescent dont les écrans prennent progressivement la place du sommeil, du travail scolaire, des repas, des activités ou des relations familiales a encore besoin d’adultes capables de poser des limites.
C’est aussi cela, être parent.
Le sommeil mérite une attention particulière
Les écrans peuvent retarder l’heure du coucher et maintenir l’enfant ou l’adolescent dans des activités stimulantes au moment où son organisme devrait progressivement ralentir.
Le problème vient donc autant du temps pris sur le sommeil, des sollicitations et du contenu regardé que de l’exposition lumineuse elle-même.
Un téléphone dans la chambre rend également très facile le fameux :
« Je regarde juste deux minutes. »
… qui peut durer beaucoup plus longtemps.
Prévoir un endroit où les téléphones restent la nuit peut donc devenir une règle familiale, et cette règle gagne en cohérence lorsqu’elle concerne aussi les adultes autant que possible.
Avant de reprocher son comportement à l’enfant, regardons le cadre
Lorsque les écrans deviennent source de conflits permanents, une question mérite d’être posée :
Quel cadre avons-nous mis en place autour de leur utilisation ?
Les horaires sont-ils définis ?
Les règles sont-elles prévisibles ?
Sont-elles réellement maintenues ?
L’enfant sait-il à quel moment il devra arrêter ?
Le téléphone dort-il dans sa chambre ?
Quelle utilisation des écrans voit-il chez les adultes qui l’entourent ?
Cette réflexion ne sert pas à chercher un coupable.
Elle permet au parent de retrouver sa marge d’action.
Parce que si tout repose sur le comportement de l’enfant, nous sommes impuissants.
Si nous regardons aussi ce que nous pouvons modifier dans le cadre familial, nous pouvons agir.
Apprendre plutôt qu’interdire
Les écrans font partie du monde dans lequel nos enfants vont grandir.
Notre rôle est donc aussi de leur apprendre à profiter de leurs possibilités sans leur laisser prendre toute la place.
Cela passe progressivement par des repères simples :
-
définir quand et combien de temps les écrans peuvent être utilisés ;
-
préserver des moments et des espaces sans écrans, notamment les repas et le sommeil ;
-
accompagner les contenus auxquels l’enfant accède ;
-
parler avec lui de ce qu’il regarde, de ce qu’il fait et de ce qu’il ressent ;
-
faire évoluer progressivement le cadre avec l’âge et l’autonomie acquise.
L’objectif est qu’un jour, votre enfant puisse gérer lui-même son utilisation.
Mais cette autonomie se construit.
Reprendre sa place de parent
Poser une limite à son enfant ou à son adolescent peut provoquer de la frustration, de la colère et parfois du conflit.
Et c’est souvent là que cela devient difficile pour le parent.
Parce que derrière le problème des écrans peuvent aussi apparaître nos propres difficultés : peur du conflit, culpabilité, fatigue, difficulté à tenir une limite lorsque l’enfant se met en colère, peur d’être trop strict ou de perdre le lien avec son adolescent.
Lorsque poser et maintenir le cadre devient émotionnellement très difficile, le travail peut alors aussi porter sur ce qui s’active chez le parent dans ces situations.
L’objectif n’est pas de devenir un parent qui contrôle tout.
L’objectif est de pouvoir rester suffisamment calme et solide pour accompagner son enfant dans un apprentissage qu’il ne peut pas encore porter seul.
Les écrans sont des outils formidables lorsqu’ils restent à leur juste place.
Et apprendre à nos enfants à les utiliser fait désormais pleinement partie de notre rôle de parent.
